Vous devez avoir Adobe Flash Player pour lire les images.

Cliquez ici pour télécharger Adobe Flash Player.

APPROCHE

La théorie des deux mondes

Toutes les formes d’art connaissent d’innombrables renaissances.

Si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est bien cette spirale évolutive qui sans cesse nous fait revisiter les mêmes longitudes, mais à des latitudes différences, à une autre hauteur de l’expérience, informée par le passé et soucieuse du présent.

Après une esthétique de dépouillement propre aux productions des trente dernières années, le tandem Barbe & Doucet se distingue dans le monde de l’opéra en se tournant vers un spectaculaire signifiant où chaque détail reflète la pensée qui les incarne comme les fractales ou les fragments de miroir reproduisent en petit le plus vaste dessein.

À cela il existe des raisons dont l’une est certainement liée à la question des origines. André Barbe a été formé aux Beaux Arts de l’Université Concordia de Montréal et à la prestigieuse École Nationale de Théâtre du Canada. Musicien de formation, Renaud Doucet a commencé sa carrière comme danseur soliste, maître de ballet, professeur et chorégraphe dans des compagnies et écoles internationales. L’un est nord Américain, l’autre Européen. Et depuis leur rencontre à l’Opéra de Montréal en 2000, ils conjuguent dans leurs productions le sens du spectacle d’une civilisation qui a donné naissance à Hollywood, Broadway et au Cirque du Soleil — et la rigueur intellectuelle d’une autre civilisation qui a donnée l’Encyclopédie, Voltaire, Nietzsche et Le Clézio.

C’est dans cette combinatoire particulière que Barbe & Doucet ont fait leur marque, dans cette théorie des deux mondes qui consiste à revenir aux origines d’une œuvre pour tenter d’en recréer au présent la pertinence qu’elle avait au départ. Ainsi la recherche de l’émotion et le pur plaisir du spectacle font aussi partie des éléments-clés que recherchent Barbe & Doucet, éléments qui ont parfois été mis de côté dans la mise en scène post-moderne au profit d’un dépouillement radical en quête d’universel.

Barbe & Doucet à leur manière dépouillent également les œuvres, dans un premier temps, mais c’est pour les reconstruire, les rhabiller, se les accaparer afin de les livrer au public dans une étrange familiarité qui ouvre les portes de la perception et permet d’accéder à l’émotion intelligente en re-temporalisant l’œuvre, en lui redonnant sa pertinence maintenant.

S’il apparaît impossible de livrer l’œuvre dans une perspective historique qui ne ferait que donner une bien pauvre vie à des photos d’époque, il est alors tout aussi étrange de réduire un opéra à un schéma dramatique indépendant des circonstances historiques, culturelles et sociales qui l’ont vu naître.

À travers des recherches rigoureuses, Barbe & Doucet fouillent ces circonstances comme des archéologues et mettent à jour les ruines d’une époque, témoignages parfois poussiéreux de ce qui était, jadis, la modernité du temps. Ensuite, tout le travail de création consiste à rénover l’œuvre afin de lui donner, dans le présent, la même pertinence et la même qualité d’émotion qu’elle pouvait avoir dans le passé, cette même fraîcheur, ce même étonnement.

À ce titre, le succès populaire n’apparaît pas comme un défaut, mais comme le sceau de confiance d’un questionnement fructueux, d’une démarche intellectuelle qui cherche à inscrire l’œuvre dans une humanité mouvante perpétuellement en crise mais affligée d’une volonté d’oublier qui la rend myope.

Qu’on en commun Turandot et Cendrillon sinon d’avoir été, un jour, de grands et émouvants spectacles qui parlaient à un inconscient populaire ? Mais le temps passe et ternit les miroirs. Une époque chasse l’autre en lui tournant le dos, convaincu de sa supériorité. Le spectaculaire d’un temps est le cliché d’un autre. Et l’émotion disparaît sous les alluvions laissés par les modes successives qui viennent et se retirent à l’instar des marées.

Il faut prendre le pouls du présent pour savoir à quel rythme il bat, quels sont ses rêves et ses cauchemars, quels sont ses désirs avoués ou non, quelles sont les lignes de faille dans lesquelles il risque à tout moment de s’abîmer. C’est à cette condition seulement que l’interprétation d’une œuvre, sa re-naissance permet au public de la recevoir dans toute sa contemporanéité.

Entre la sacralisation de l’œuvre, qui la tue en la figeant, et sa trahison, qui la dénature, Barbe & Doucet affirment l’importance de l’émotion théâtrale comme vecteur d’une réflexion sur le présent.

Dans sa théorie des idées, Platon affirmait l’existence d’un monde idéal auquel n’avaient pas accès les humains, qui vivent dans un autre monde, dénaturé, dégradé. Or c’est dans ce dernier monde que nous vivons, et c’est pour les humains qu’a été créé l’opéra. Barbe & Doucet le comprennent et l’affirment, production après production, en cherchant à mettre le doigt sur ce qui, en l’occurrence, distingue l’humain de cet idéal qu’il rêve d’atteindre sans jamais y parvenir.

Notre humanité, ainsi, est la matière de leur art, son sujet, son objet, et, au final, son unique raison d’être.